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Chacun fait sa propre lecture des choses.

Chacun peut lire (ou écrire) à plein de niveaux différents dès qu’il va au delà du simple B.A. BA. Les mots écrits, ou lus, sont l’expression ou l’origine d’une pensée, de l’imaginaire se construisant sur les bases de ses propres connaissances et recherches. Je ne peux pas croire que l’auteur (Didier Decoin, de l’académie Goncourt) ait mis 12 ans à écrire ce livre et qu’il ne me faille que 2 jours de lecture pour en comprendre la profondeur. Et je ne parle même pas de la culture nippone.

Les anciens récits étaient d’ailleurs des sutra, des poèmes, des allégories, des fables, des mythes dont le sens était ainsi plus facile à retenir à l’aide de ces images.

Or je n’ai pas lu, dans les premières critiques trouvées sur le net de cet ouvrage, autre chose qu’un premier degré de lecture. Un peu comme on ne verrait que le prime abord, la saleté ou la puanteur d’un métier, d’une personne et non l’être dans ce qu’il est. Or c’est un des fils conducteurs omniprésent, la dualité entre l’être et le paraître, la pensée et le corporel, parmi d’autres.

L’allégorie de la fragrance de la demoiselle du pont entre deux brumes est une mise en abîme (au sens pictural du terme). C’est, au premier degré, le voyage de Miyuki depuis son village de Shimae (une première brume) jusqu’à Heinankyo (via un pont), la capitale de la cité impériale (plongée dans une seconde brume lorsqu’elle y arrive et qu’y sévit un incendie, il n’y a décidément pas de fumée sans feu). Ce long et tumultueux parcours laissera sur elle une empreinte olfactive.

C’est aussi le voyage de la vie qu’elle se remémore tout au long du parcours. Son enfance, son mariage par intrusion nocturne, sa vie de couple, la sensualité, le travail de son pêcheur de mari, son « propre » travail, la mort, le fantôme de son mari. Là encore d’autres odeurs entre sa vie d’avant et sa vie d’aujourd’hui.

C’est encore un cheminement individuel, la découverte du sens de la vie. Pour Miyuki la continuité de l’œuvre de Katsuro certes, mais au-delà. L’amour éternel.

In fine le concours de fragrances (dont la plus improbable à formuler, celle qui reste après le passage du pont, qui plane comme un fantôme) boucle en fin d’ouvrage avec la citation de Shakyamuni Buddha écrit par l’auteur en propos préliminaire : une fragrance difficile à définir qui ne vient ni ne part, qui n’apparaît ni ne disparaît. L’odeur comme un curriculum immatériel de la vie : le karma.

C’est enfin le cheminement et l’éveil possible du lecteur. Quels tiroirs ouvrira-t-il ? Quel pont franchira-t-il ?

Que lui en restera-t-il une fois l’ouvrage lu ?