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L’antropotropisme

Il existe bien d’autres comportements, parfois difficiles à expliquer et à classifier. L’anthropotropisme (ou doit-on dire antropisme ?) en est un qu’il convient pourtant d’intégrer dans sa tactique de pêche. La présence de l’homme, à travers une concentration de pêcheurs, peut soit amener les carpes à se fixer sur la nourriture artificielle distribuée, soit finir par les rendre méfiantes. Dans tous les cas elle modifie un tant soit peu le comportement des poissons. Je ne suis pas convaincu qu’ils aient une tendance marquée à fuir ces rassemblements de biwi, mais en ce qui me concerne, c’est inéluctable : je les évite.

Les petits plans d’eau sur pêchés de ma région je ne les pratique qu’exceptionnellement, lorsqu’il pleut à plein seau ou la veille de Noël par exemple. Question de tempérament. En résumé, lorsque les poissons commencent à être un peu éduqués, une façon de tirer son épingle du jeu est aussi de différencier son approche, d’une façon ou d’une autre.

Nous avons abordé les principaux tropismes qu’il convient ensuite de croiser entre eux et avec les indications de l’échosondeur ou d’un sondage minutieux. Je suis convaincu que la clef du succès est là, savoir être au bon endroit au bon moment. Néanmoins tant que les écailles ne nous pousseront pas sur le dos notre analyse ne sera qu’humaine, subjective et imparfaite. Les carpes pourront bien être là où nous ne les attendons pas. Un dernier conseil : si rien ne marche, tentez le tout pour le tout en plaçant un appât là où les carpes ne devraient pas être…

 

Le phototropisme

Le comportement des poissons face à la lumière est variable suivant les espèces. Certains poissons de surface comme les ablettes la recherchent, d’autres, les anguilles par exemple, la fuient. Dans ce tropisme il convient également de considérer le cycle du jour et de la nuit qui conditionne l’activité des carpes (et des carpistes).

Si l’on en croit la composition de ses yeux, la carpe est plutôt équipée pour voir dans des conditions de faible luminosité. C’est très certainement les mœurs noctambules des écrevisses et autres proies qui la guide dans des pérégrinations nocturnes et qui nous pousse à notre tour à la pêcher de nuit. Lors de la mise à l’épuisette l’usage de la lampe frontale est déconseillé car elle provoquera de nouveaux rushs. De même, une fois sur le tapis de réception, il convient de couvrir les yeux de la captive pour limiter les soubresauts dangereux. En ce qui concerne les techniques de pêches, certains se sont essayés à celles utilisées en mer, perles fluorescentes ou bâtonnets lumineux sur les bas de ligne… Pour ma part je n’ai pas poussé jusque là ma curiosité, ni celle des carpes, partant du principe que dans la nature peu de proies sont luminescentes. On me rétorquera qu’il n’y a pas plus de boules fluo flottant naturellement au fond de nos rivières et que pourtant celles ci prennent du poisson… soit.

Le gamotropisme

C’est la réaction d’orientation vers des eaux favorables à la reproduction. La maturité des organes sexuels, puis la fraye, sont directement liées à la température de l’eau. Lorsque les conditions sont réunies on peut assister à de véritables migrations vers les frayères. Les carpes se regroupent sur ces zones alliant faible profondeur et végétation aquatique. La faible profondeur permet un réchauffement optimum de l’eau et la végétation accueille les œufs.

La reproduction débute au printemps, de fin avril à début juin en fonction de la météo. Toutefois tous les poissons, espèces et individus, ne frayent pas en même temps. Les gardons sont les premiers suivis des brèmes puis des carpes. Les plus âgées, en général les plus grosses, sont souvent les dernières à frayer et continuent à s’alimenter à proximité des frayères.

 

Le limnotropisme et le rhéotropisme

Le rhéotropisme est la recherche d’eaux courantes et le limnotropisme l’orientation vers les eaux plus calmes. En été, la présence de courant est synonyme d’eau plus oxygénée. En hivers et en période de crue, la carpe recherchera les courants faibles voire nuls pour économiser au maximum une énergie difficile à regagner. Il n’est pas rare, à cette saison, de trouver les carpes dans les bras morts, les retenues d’eau communiquant avec les rivières, les amortis… J’ai exploité ce préférentiel lors d’une de mes sessions sur une rivière qui charriait en début d’année des mètres cube d’eaux froides, avec des marnages quotidiens de près d’un mètre. Le soleil nous gratifiait de températures quasi estivales, comme cela arrive parfois dans le sud-ouest la première quinzaine de mars. Toutes les conditions étaient donc réunies pour pêcher l’entrée d’un bras mort qui non seulement ne subissait pas l’influence du courant, mais qui de plus se réchauffait rapidement du fait de sa faible profondeur variant entre 0,80 et 1,20m. J’y prenais entre un et deux poissons par nuit alors que mon pote de session avait grande peine à faire un poisson en trois nuits dans le lit principal. La morale énoncée plus haut est sauve.

Le tonotropisme

Ce sont des réactions d’attirance ou de fuite face aux vibrations. Tous les poissons sont dotés d’une ligne latérale qui leur permet de ressentir les mouvements d’eau, ceux produits par une écrevisse sur le fond ou un insecte se débattant à la surface par exemple. Non seulement la carpe n’échappe pas à cette règle mais elle a de plus, comme le silure, la particularité d’être dotée d’une série d’os qui met en contact sa vessie natatoire avec son système auditif. Ainsi les plus petits mouvements captés via la ligne latérale sont amplifiés, lui permettant littéralement d’écouter l’eau. On comprend mieux l’impact du clonck sur un silure ainsi que le claquement d’une portière de voiture sur un banc de carpes. La discrétion absolue, indispensable pour les pêches de bordure, est une vertu que ne renieraient pas les vieux « carpiers ». Nos anciens, dont Louis Matout (la pêche de la carpe, Librairie Hachette 1943), connaissaient depuis longtemps ces phénomènes et préconisaient déjà l’amortissement des vibrations de la ligne à l’aide de dispositifs précurseurs de ce que les anglais appelleront, quelques décennies plus tard, des back leads.

Le thermotropisme

C’est la réaction d’orientation vers des eaux plus ou moins chaudes. La carpe peut théoriquement supporter des températures extrêmes de 1 à 35°, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle se nourrisse à de telles températures. Comme tout animal ectotherme (à sang froid), les variations de température de l’eau impliquent les mêmes variations de température corporelle et influence sa digestion et son alimentation. Plus l’eau est chaude, plus la digestion est rapide et plus les besoins alimentaires sont grands.

Commençons par les températures les plus basses. Au-dessous de 3 à 4° il est communément admis que les carpes ne s’alimentent pas et l’amorçage doit être réduit à sa plus simple expression, un soluble de deux ou trois bouillettes. Prenez la précaution de vérifier au préalable que votre soluble fond réellement puisque ce n’est pas forcément gagné d’avance par eau froide. Jusqu’à 6 ou 8° la fraîcheur anesthésie les fibres parasympathiques réduisant ainsi le métabolisme et la sensibilité des carpes. Elles se tournent alors vers les débris de végétaux et de petits animaux morts qui se trouvent dans le sédiment. Cette prise de nourriture, qui peut sembler minime, leur permet d’économiser leurs réserves tissulaires faites à la belle saison et de redémarrer au mieux la croissance au printemps. Elles ne recommenceront vraiment à s’alimenter de façon régulière que lorsque la température avoisinera les 12°. La zone de confort des carpes se situe entre 18 et 26°. Au-dessus elles ne s’alimentent quasiment plus, principalement du fait du manque d’oxygène dissout.

De nombreux paramètres font fluctuer la température de l’eau et doivent être pris en compte pour trouver les carpes: orientation du vent, durée d’ensoleillement (liée à l’orientation du plan d’eau et à la saison), pluie, profondeur de l’eau. A ce sujet il existe dans les plans d’eau suffisamment profonds des couches d’eau de températures différentes qui ne se mélangent pas. Cette stratification thermique comporte trois zones. La première, située en surface (sur une petite dizaine de mètres tout de même) est la plus chaude. La température de cette strate est assez homogène même si elle chute de quelques degrés avec la profondeur. La seconde, appelée thermocline, est caractérisée par une chute rapide de la température. Celle-ci peut descendre de moitié en moins de deux mètres! L’hypolimnium, est la couche la plus profonde mais aussi la plus froide.

Le chimiotropisme

Les poissons réagissent à grande échelle aux effluves, substances et molécules dissoutes, ainsi qu’aux variations physico-chimiques de l’eau. L’exemple connu de tous est celui du saumon qui retrouve puis remonte sa rivière natale pour y frayer. Si les salmonidés sont exigeants quant à la qualité de l’eau, la carpe est elle relativement tolérante puisqu’elle supporte les eaux légèrement saumâtres ainsi qu’une large plage de pH, de 5 à 9[1]. Si pour choisir une future destination vous hésitez entre un plan d’eau calcaire au pH élevé et un autre plutôt acide, sachez que les premiers sont généralement riches en nourriture naturelle (escargots, dresseines…) et produisent bien souvent de (très) gros poissons. Pour en revenir au chimiotropisme, la carpe sait utiliser son système olfacto-gustatif particulièrement développé pour détecter les messages chimiques parfois infimes (calcium, acides aminés…) qui trahissent la présence de nourriture. Sachant cela pourquoi se priver d’un boostage qui au pire n’aura que l’effet d’un placebo sur le pêcheur et au mieux pourrait conduire la carpe tout droit vers votre appât ? Pour la noix tigrée ne me demandez pas pourquoi mais elle se suffit à elle même, un peu de sucre dans l’eau de trempage en augmentant cependant l’efficacité.

le branchiotropisme

C’est la recherche d’un milieu satisfaisant les besoins en oxygène des poissons. Deux règles nous intéressent. La première indique que les besoins en oxygène de la carpe augmentent avec la température. Ils quadruplent entre une eau à 10° (20 cm3 par heure et par kilo[2]) et une à 20°, pour doubler encore entre 20 et 30°. Cela se conçoit assez facilement sachant que les besoins en oxygène sont directement liés aux besoins alimentaires qui eux aussi augmentent avec la température.

La seconde règle concerne la solubilité de l’oxygène et la température de l’eau. Plus une eau est fraîche, plus elle peut contenir d’oxygène et inversement plus elle est chaude, moins elle peut en contenir. Le manque d’oxygène par fortes chaleurs explique en partie l’apathie des carpes, les scientifiques précisant qu’elles cessent de s’alimenter en dessous d’un seuil d’environ 4 mg/l d’oxygène dissout.

Si elles ne mangent pas, ou moins, les carpes supportent néanmoins assez bien les milieux faibles en oxygène et ce jusqu’à des taux de l’ordre de 2 mg d’oxygène par litre d’eau. Pour cela elles augmentent la fréquence de leurs mouvements respiratoires tout en ralentissant les battements de leur cœur[3]. Une carpe peut survivre quelques heures avec moins d’1 mg d’oxygène par litre en été et supporter les mêmes taux sur des périodes plus longues en hiver, lorsque les plans d’eau sont pris par la glace.

variation du taux maximum d’oxygène dissout en fonction de la température de l’eau :

température de l’eau (°C)

4

12

20

24

28

30

taux d’oxygène dissout (mg/l)

13

10.7

9

8.4

7.8

4

D’autres paramètres interviennent également dans l’oxygénation de l’eau. Retenons d’abord ceux qui oxygènent par brassage, comme le vent, la pluie et les arrivées d’eau. Tous ceux qui ont pêché en grand lac dans la « soupe » de bordure savent que le vent de face est souvent synonyme de départ, voire de départs en série.

La végétation, en plus d’abriter une source de nourriture naturelle que la carpe sait trouver, produit aussi, de jour, de l’oxygène par photosynthèse. De même, les couches supérieures sont plus oxygénées en fin d’après-midi que les couches profondes où la lumière pénètre moins et où par conséquent la photosynthèse ne se fait plus. Si le fond est de surcroît recouvert d’une épaisse couche de vase, le taux d’oxygène peut chuter de 70% et atteindre des valeurs létales pour des espèces moins tolérantes que la carpe.


[1] valeurs INRA

[2] ROULE 1941

[3] LABAT 1966 et MEUVIS 1967.

Le secret pour prendre du poisson est de pêcher là où il se trouve. Facile à dire, pas toujours à faire. En l’absence de toute manifestation (sauts, marsouinages, fouilles…), une bonne méthode pour localiser à priori les carpes, et par conséquent choisir un poste, est d’essayer de se mettre à leur place et de penser comme elles. Sachant que les carpes suivent l’impulsion dominante du moment, je vous propose de braquer nos projecteurs sur les facteurs qui régissent leurs comportements : les tropismes.

Dans la pyramide des besoins, beaucoup sont communs à l’ensemble des espèces animales qu’elles soient à plumes à poils ou à écailles, comme manger, mais aussi ne pas se faire manger, se reproduire… D’autres sont tout à fait spécifiques et même en faisant preuve de beaucoup d’empathie voire de talents de transformiste, il est moins aisé de se glisser dans la peau d’une carpe fut elle XXL, que de faire appel à nos idées préconçues et conceptions anthropomorphiques. A l’explication quasi mythique du sens de l’eau attribué aux pêcheurs d’exception, je préfère celle besogneuse de l’accumulation d’expériences qui mènera petit à petit vers une maîtrise des connaissances, tropismes et autres, guidant par la suite de façon presque intuitive le positionnement d’un montage au bon endroit. Je n’ai aucun pouvoir surnaturel, ni poudre de perlimpinpin et fais partie de ces besogneux toujours prêts à apprendre de leurs réussites mais aussi de leurs échecs aussi reprendrais-je quelques exemples vécus pour imager au mieux la théorie.

le trophotropisme

C’est la réaction d’orientation vers une source de nourriture. La carpe est un poisson opportuniste qui se dirige vers la nourriture la plus disponible. Elle mémorise chaque endroit riche en nourriture et se déplace ainsi de façon quasi rituelle d’une source de nourriture connue vers une autre. Suivant la saison et ses besoins, elle peut faire le même circuit alimentaire deux à trois fois par jour. Les carpes peuvent aussi suivre d’instinct le vent sachant que celui-ci va battre les berges et zones peu profondes et mettre en suspension énormément d’aliments. Leur régime est à forte dominante carnivore (70 à 95%). Elles s’intéressent énormément au benthos et accessoirement au zooplancton (également poussé par le vent) voire à notre amorçage. Il semble néanmoins assez difficile de les détourner de leurs tables habituelles ou des routes qui y mènent. Nos tactiques de pêche doivent donc largement s’inspirer des sources de nourriture naturelles disponibles et de leurs propres tropismes. En effet, connaître le comportement des écrevisses sur un grand lac permet de comprendre celui des carpes qui s’en nourrissent. Ceci dit, en terme d’amorçage il existe schématiquement deux écoles: soit entreprendre un amorçage d’accoutumance, soit à l’opposé pêcher au spot ou avec un appât unique. L’amorçage à plus ou moins long terme tend à conditionner les carpes à un type d’appât qui rentrera avec le temps dans son régime alimentaire, au même titre que la nourriture naturelle. Idéalement la carpe s’en nourrira tellement naturellement que le montage n’aura que peu d’incidence sur la prise. Quant à la technique de l’appât unique elle consiste, après avoir repéré une zone d’alimentation (ou à défaut un passage), à ne proposer qu’un seul appât, qui sera facilement trouvé et considéré comme de la nourriture potentielle. Cette dernière technique a ma faveur lorsque je pêche loin de mon domicile, sur des postes vierges et sur des périodes courtes. Amorcer une fois sur place ne ferait que retarder les touches. De plus je préfère ne pas être tenté de rester scotché à un poste massivement donc chèrement amorcé en l’attente d’un hypothétique départ, ayant déjà commis par le passé cette erreur en grand lac. Après un naufrage et une semaine dans la boue, outre averses et orages de grêles nous n’avions pris en tout et pour tout qu’un poisson à deux et un coup au moral chacun. En fin de session, une accalmie météo nous autorisa à bouger ce que faisons plus par dépit que par réelle conviction. Bien nous en pris car nous touchions en deux heures trois poissons sur un secteur non amorcé. Moralité : il vaut mieux pêcher deux heures sans amorcer là où il y a du poisson qu’une semaine en amorçant là où il n’y en a pas. Pratiquement j’utilise une bouillette flottante, voyante, équilibrée sur l’hameçon ou décollée de quelques centimètres. Si l’appât est placé là où il faut, le départ est garanti dans les premières 24 heures. Pour augmenter l’attraction et émoustiller les carpes j’opte pour un stringer de Frolic (ou un soluble de pellets) et booste mes bouillettes. Deux pots de flottantes et 4 kg de Frolic ou de pellets sont ainsi largement suffisants pour une semaine de pêche.

Les esturgeons

Publié: 22 février 2008 dans technique

Dans l’ordre des Acipensériformes se cachent 24 espèces d’esturgeons (16 espèces du genre Acipenser, 2 du genre Huso, 3 du genre Scaphirhynchus, et 3 du genre Pseudoscaphirhynchus) reconnaissables pour rester simple à leur rostre conique moustachu. Avec un squelette partiellement osseux, un corps pentagonal recouvert d’écailles ganoïdes et une colonne vertébrale cartilagineuse, l’esturgeon est un poisson qui a peu évolué depuis 200 millions d’années. Depuis quelques années il découvre une espèce plus moderne: le carpiste. De cette rencontre naissent, si ce n’est des étincelles, bien souvent des chandelles. Car l’animal saute entièrement hors de l’eau… et ce n’est pas là la moindre de ses qualités.

L’ESTURGEON COMMUN ou EUROPEEN (Acipenser sturio)
L’esturgeon commun peut atteindre 3.5m pour quelques 300 kg. Des chiffres de 600 à 800 kg pour une longueur de 5 à 6m restent à confirmer. Un des plus gros sturio pris (dans la Tamise) accusait 350 kg. Ce poisson anadrome qui fréquentait autrefois beaucoup de grands fleuves français (Gironde, Garonne, Rhin, Rhône, Loire, Seine…) n’a plus de nos jours de commun que le nom. Sa régression semble due à la sur pêche des adultes et aux prélèvements de juvéniles effectués dans les estuaires ainsi qu’au développement des barrages hydrauliques, à la pollution ou à la destruction des frayères (extraction de granulats). En mars avril les femelles d’une quinzaine d’années remontaient accompagnées chacune par plusieurs prétendants généralement plus petits (une dizaine d’années, 2 mètres pour 30 à 40 kg), la fraie devant avoir lieu de mai à juin sur un lit de graviers dans des eaux profondes. Chaque femelle pond alors de 300 000 à 2 millions d’œufs puis les géniteurs rejoignent la mer tandis que les jeunes esturgeons resteront un à deux ans dans les eaux saumâtres des estuaires.

L’ESTURGEON SIBERIEN (Acipenser baeri)
De 50 à 100 voire 200 kg pour 3m de long, le baeri habite les grands fleuves sibériens et s’aventure occasionnellement dans les eaux peu salées de l’océan Arctique. Il a été introduit en France en 1974 d’abord à des fins scientifiques, puis pour être élevé en pisciculture en 1984 et enfin en Aquitaine de façon accidentelle en 1999. En effet lors de la tempête du 27 décembre, la montée des eaux dans l’estuaire de la Gironde a inondé une pisciculture et près de 20 tonnes de baeri, pour la plupart des femelles mâtures de 6 à 7 ans, se sont échappées. Ces génitrices se sont dispersées dans l’estuaire et ont remonté la Gironde, la Garonne et la Dordogne. Etant impossible de récupérer l’ensemble de ces baeri, il ne reste plus qu’a observer les effets de ce qui pourrait être une réelle catastrophe écologique pour les sturio, qui occupent la même niche écologique et avec lesquels l’hybridation n’est pas exclue.

L’ESTURGEON BLANC (Acipenser transmontanus)
C’est le poisson de tous les records. Le grand blanc migre entre les fleuves de la côte ouest américaine et l’océan Pacifique (baie de San Francisco ou de Vancouver). En 1892 un spécimen de 800 kg aurait été montré à l’Exposition universelle de Chicago. En 1912, un autre poisson de 580 kg pour 3.80m fût pêché dans le fleuve Columbia (entre le Canada et les Etats-Unis). Toutefois le transmontanus ne dépasse qu’exceptionnellement les 500 kg pour 4 m et les spécimens sont plus nombreux aux alentours des 200 kg. De par sa taille et sa défense, c’est un poisson de pêche sportive très prisé des nord-américains. Pour s’en persuader et comprendre l’intérêt économique lié au tourisme pêche il suffit de taper « fishing sturgeon Canada » sur un moteur de recherche Internet. Quelques un des collaborateurs de Média Carpe ont d’ailleurs déjà fait le grand saut, dont Ronny De Groote et Tony Davies-Patrick. Ce dernier pose dans son livre « Globetrotter’s quest » avec quelques spécimens dont un de 10 feet 9 inches (3,20 m) estimé à plus de 700 lbs (317 kg). Ce pourrait être le record du monde toute catégorie du plus gros poisson d’eau douce jamais pris à la ligne. Tout simplement ahurissant ! En France, la quête des grands blancs est aussi possible, à moindre frais et en eau close uniquement. Les prises sont plus modestes même si le record ne devrait pas tarder à passer la barre des 50 kg. Notons également que le transmontanus a été introduit en Italie dans le bassin du Pô.

LE STERLET (Acipenser ruthenus)
Apres le plus grand, le plus petit de tous et le seul à ne pas être migrateur. Il ne dépasse guère 16 kg pour 130 cm avec une taille moyenne généralement moitié moindre. Cet esturgeon est sûrement le plus connu de tous puisque qu’il est vendu, tout petit, dans bon nombre d’animaleries avec les carpes koï. Il y a fort à parier qu’à l’instar des tortues de Floride certains spécimens devenus trop grands pour leur petit bocal ont pu rejoindre les cours d’eau avec tous les risques que cela comporte pour le milieu.

Au terme de cette parenthèse indispensable pour comprendre ce qui se cache derrière l ‘appellation générique « esturgeons », rappelons que cette bête se pêche à la ligne. C’est un poisson de sport fabuleux que l’on rencontre dans un nombre croissant de centres de pêche. Voyons ce qui vous attends si vous vous attaquez à ce poisson à rostre…

En France, le sturio n’a jamais été recherché spécifiquement à la ligne. En revanche trois espèces peuvent être pêchées dans quelques plans d’eau privés : le transmontanus, le beari et accessoirement le sterlet. C’est une évidence morphologique, l’esturgeon fouille et se nourrit sur le fond. En cela sa pêche ressemble beaucoup à celle des carpes. Poisson omnivore, ses goûts sont on ne peu plus variés : larves, mollusques, vers, écrevisses, poissons, lorsqu’il ne profite pas de la manne des pêcheurs composée de graines, bouillettes, granulés de pisciculture (pellets), Frolic voire saucisson sec ou à l’ail… Les amorçages copieux à base de graines, de pellets et autres croquettes pour chiens sont recommandés par tous les spécialistes. Il n’est pas utile de chercher à se démarquer de ces approches stéréotypées qui ont fait leurs preuves car l’esturgeon n’a pas du tout la mémoire associative que l’on prête aux carpes. D’expérience un même poisson peut-être pris plusieurs fois dans le week-end, voire dans la journée.

Compte tenu de la taille et de la bouche, les esches pourraient être relativement grosses et posées sur le fond. Ma préférence va néanmoins, pour des raisons purement mécaniques et de présentation, aux petites flottantes juste équilibrées par le poids de l’hameçon ou par une cendrée et décollées de quelques centimètres. Quant au parfum chacun fera en fonction de ses convictions. Je crois que cela n’a pas vraiment d’importance à partir du moment où votre flottante repose sur une petite tache de pellet. Un poisson aspirera au passage tout d’un bloc, les granulés, l’esche et l’hameçon. L’avantage des pellets (ou des Frolic) c’est de pouvoir être additionnés d’attractants liquides. Là encore chacun ses préférences et ses secrets. J’ai même lu dans une revue généraliste qu’en Amérique du Nord certains pêcheurs de grands blancs allaient jusqu’à booster leurs esches (un poisson mort souvent) avec du dégrippant ! Plutôt qu’un hydrocarbure ou un additif chimique je ne saurai trop vous conseiller un produit huileux naturel, comme l’huile de sardine ou de saumon par exemple.

La puissance de ces « tarpons d’eau douce » met outre Atlantique le matériel à rude épreuve. Pour pêcher en bateau, les nord-américains utilisent des cannes de traîne puissantes et courtes (6 à 9 pieds), en un seul brin. Leurs moulinets à tambour tournant sont garnis d’un nylon de 60 à 100 lbs. A la touche l’ancre est levée pour suivre la prise et éviter de se faire vider la bobine. Dans nos eaux, les cannes à carpes conviennent parfaitement dans les déclinaisons classiques allant de 2,5 lbs à 3,5 lbs. Pour ouvrir une parenthèse sur les cannes « de troisième génération » je suis également d’avis qu’en l’occurrence nos cannes mériteraient d’être un peu plus courtes pour mieux brider les gros poissons et fatiguer un peu moins les pêcheurs, même si nous sommes bien loin encore du Big Game. SERT avait d’ailleurs tenté cette approche il y a huit ans avec une déclinaison de la canne Obsession en 11 pieds (3,30 m). Cette longueur n’avait pas en son temps connu le succès escompté. Nous en discutions en septembre dernier avec Philippe Lagabbe, regrettant que le marché soit trop souvent guidé par des phénomènes de mode au détriment parfois de ce que devrait être une bonne canne à pêche. Bref pour fermer cette parenthèse et revenir à nos gros esturgeons, si vous abordez le combat en souplesse avec un frein bien réglé vous arriverez à prendre assez rapidement le dessus, quelque soit votre modèle de canne à carpe. En revanche, ne tergiversez pas sur les montages qui se doivent d’être particulièrement résistants. Choisissez des hameçons forts de fer et bannissez tout ce qui ressemble de près ou de loin à un hameçon bleu, au risque de vous le faire redresser comme une aiguille à coudre, au premier rush. Inconditionnel depuis 6 ans du Gamakatsu LS 5275F dans mes pêches fortes de carpe, je n’utilise quasiment plus que ce modèle. Si vous avez un doute sur la solidité de vos hameçons, essayez celui-ci en toute confiance, en taille 2 avec une flottante de 16 ou de 20 mm. Pensez juste à écraser l’ardillon pour vous conformer aux règlements des plans d’eau privés, s’ils prévoient cette clause. Pour le corps de ligne, il ne faut pas chercher à finasser. La tresse étant souvent interdite, optez pour un nylon de 15 lbs environ (30 à 35/100). Contrairement à une idée reçue la grosseur du fil ne rebutera en rien les poissons, carpes comprises. En revanche à vouloir être trop sportif vous risquez de terminer la partie seul et l’esturgeon de se balader avec un piercing entre les lèvres, comme la fée clochette (les spécialistes du piercing apprécieront 😉 ) .

   

La touche du transmontanus est brutale. Le détecteur s’emballe, le nylon remonte des profondeurs et fend l’eau vers le large. S’en suit un saut, puis d’autres lors du combat, qui ne laissent planer aucun doute quant à l’adversaire. Le moment est magique, il sera gravé dans votre mémoire à vie. Il est aussi possible, c’est même assez courant avec les baeri, d’avoir des tirées qui se soldent par un ferrage dans le vide, ou plus rarement par un poisson pris par une nageoire. L’explication est assez simple. Les esturgeons rasent le fond, à hauteur de moustaches et à portée de leur bouche protractile. De fait ils se prennent assez couramment les pelviennes dans les fils, ce qui occasionne les fausses touches à répétition. Quand on sait cela, inutile de ferrer puis de s’en prendre au bon dieu et à tous ses saints. Il faut au contraire attendre en plongeant les scions dans l’eau ou en détendant les fils nylons pour qu’ils plaquent bien au fond. L’idéal est bien entendu de ne pas laisser les coule bannières à la maison. Vous pouvez en revanche, et sans grand regret, y oublier l’épuisette. De toute façon seul un petit sterlet rentrerait dedans, quant à un gros ils risquerait de vous la pulvériser dans un dernier rush. Il est préférable, une fois épuisé, de l’attraper fermement par la queue. Je parle bien sûr du poisson, même si un combat de 20 à 40 mn peut vider le pêcheur et prêter à confusion. Il ne faut pas plus utiliser de sac de conservation que d’épuisette, même en grande taille. Les photos doivent se faire le plus rapidement possible. Je vous conseille d’ailleurs, tant pour vos bras que pour le poisson et la beauté de vos clichés, de ne pas sortir les gros esturgeons de l’eau. Pour mettre en valeur leur longueur, les clichés pris en hauteur, en plongée, sont du plus bel effet. Les pros de la photo ajouteront éventuellement un filtre polarisant pour jouer avec la transparence de l’eau. Il conviendra enfin d’oxygéner au moins pendant un quart d’heure votre prise avant de la relâcher. Attendez qu’elle manifeste réellement son envie de liberté. En effet trop tôt livré à lui même, l’esturgeon a parfois la fâcheuse tendance à se retourner le ventre en l’air et là il n’y a pas d’autre solution que d’aller le chercher à la nage pour le ré oxygéner.

Il n’y a pas vraiment de saison pour pêcher l’esturgeon, et même l’hiver est productif. C’est flagrant pour le baeri, un peu comme si les gènes gardaient trace de leur origine sibérienne. Ce n’est pas l’ami Franck qui me contredira lui qui s’amuse à briser la glace et à monter quelques beaux beari sous la neige.

La poule aux œufs d’or

D’origine turque ou tatar, le mot " khâviar " signifie "œuf de poisson". Le caviar de Beluga (environ 5% de la pêche) est le plus cher. Il est commercialisé à près de 4500 € le kilo, contre 2000 € pour le kilo de caviar sevugra (esturgeon étoilé) et respectivement 1750 € et 1500 € ceux de transmontanus et de baeri. En 2001 le marché mondial annuel représentait environ 150 tonnes. La production de caviar "russe" devrait être en nette diminution du fait de l’interdiction de pêche touchant les quatre anciennes républiques soviétiques bordant la mer Caspienne : le Daghestan et l’Azerbaïdjan à l’ouest, le Kazakhstan et le Turkménistan à l’est. Néanmoins l’essentiel du caviar mondial était toujours en 2001 tiré de la mer Caspienne dont les trois quarts proviendraient d’origine illégale. Depuis la chute du communisme, au début des années 1990, et la fermeture des usines d’état qui a induit le chômage, cet or noir est une providence pour des centaines de braconniers. Ils bravent les gardes frontières et risquent la prison pour un caviar de contrebande qu’ils revendront à leurs intermédiaires entre 40 et 45 € le kilo. Ces états n’arrivant pas à faire respecter l’accord passé entre l’ex URSS et l’Iran, la ressource semble en grand danger comme le montrait le reportage intitulé « la folie caviar » paru dans magazine Thalassa. Willem W. Wijnstekers, secrétaire général de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction ou Convention de Washington) ajoute quant à lui que « rares sont les produits d’espèces sauvages gérées par la CITES dont le commerce suscite autant d’activités illégales que le caviar. On rapporte que des agents chargés d’appliquer la Convention ont été tués au cours d’opérations de lutte contre le braconnage de l’esturgeon » et d’ajouter que « la participation du crime organisé au commerce du caviar est bien connue. »

Prise de conscience internationale ?

Les 30 000 espèces qui sont menacées d’extinction si leur commerce n’est pas rigoureusement réglementé, sont listées en annexe II de la CITES. Tout l’ordre des ACIPENSERIFORMES (cf encadré) y figure. Notre sturio ainsi que l’esturgeon à nez court américain ont le triste privilège d’apparaître en annexe I, dans la liste des 500 espèces animales les plus menacées de la planête. Celles de l’annexe II peuvent faire l’objet d’un commerce international (importation, exportation et réexportation) sous couvert d’un document CITES (permis ou certificat) délivré par un organe de gestion d’un État membre de l’Union européenne. Ce doit être le cas par exemple des transmontanus importés par les centres de pêche sportive depuis les piscicultures allemandes ou italiennes (il n’y en pas à en France). Pour les espèces de l’annexe I, les échanges commerciaux sont interdits.

Avec Philippe Lagabbe, lors de notre session dans le Delta du Danube en avril 2004, nous n’avions comptabilisé que deux captures de petits esturgeons « pastruga » (nom roumain des stellatus) par les pêcheurs locaux. Il est difficile en si peu de temps de juger des effets de la pression de pêche lors de la remontée des esturgeons dans le Delta, ou sur les juvéniles, d’autant que n’avons qu’une vision très partielle de ce qui se passe au Far East de l’Europe. Chilia, un des trois bras principaux du Danube, sépare l’Ukraine au nord, de la Roumanie au sud, avec miradors de part et d’autre et interdiction de franchir le milieu virtuel du bras sous peine d’être intercepté par une vedette de policiers des frontières, fusils mitrailleurs en bandoulière. Quelques kilomètres à l’Ouest de la mer Noire, Chilia se divise à son tour en cinq bras plus petits dont quatre sont ukrainiens. La ressource y est exploité 24 heures sur 24, sans aucune période de fermeture de pêche comme en Roumanie. Le delta du Danube, classé au patrimoine Mondial de l’UNESCO, risque par ailleurs de se voir défiguré, balafré par un projet de canal de navigation ukrainien vers la Mer Noire. Les roumains que nous avons rencontrés semblent s’engager dans une pêche raisonnée. Robert Raduta n’y est pas étranger, lui qui a en charge la concession sur le bras de Chilia et le lac Mehrei. Il a compris que l’intérêt économique et touristique qui découle la pêche sportive (en outre de la carpe et du silure) passe par la préservation de cet environnement exceptionnel. Dans son étude « Rôle de l’aquaculture dans la conservation des espèces : exemple des esturgeons » Patrick Williot spécialiste du sturio au Cemagref, indique que toutes les espèces d’esturgeons sont en régression, à l’exception du Sterlet dans la partie hongroise du Danube, et « que les quelques très rares populations qui semblent avoir un fonctionnement normal sont celles qui sont exploitées par la pêche sportive ». Robert Raduta a par ailleurs fait appel au professeur Moldave Arcadie Vedrasco, qu’avec Philippe nous avons eu la chance de rencontrer à Periprava en 2004, pour réaliser un laboratoire expérimental de reproduction artificielle du grand « Morun » (que je pense être le Belouga). Le professeur nous avait montré, sur son ordinateur portable, le fruit de ses travaux sur la reproduction et l’élevage des carpes et autres esturgeons spatules en Moldavie. Malheureusement il n’avait pas pu passer à la pratique à la fin de notre séjour, faute de géniteurs.

La pisciculture d’Astrakhan (Russie) relâche quant à elle 50 millions d’alevins dans la Caspienne. Il en faudrait au moins trois fois plus pour maintenir la population d’après les spécialistes qui annoncent la disparition de l’esturgeon d’ici une vingtaine d’années. L’Iran, au sud, semble suivre un vrai plan de gestion. Sept cent pêcheurs sont employés par la république Islamique d’Iran, comme fonctionnaires, et sont répartis sur une cinquantaine de stations de pêche. La saison dure 4 mois, de mars à juin. L’effort d’alevinage mené depuis des années dans la pisciculture d’Anzali s’élève actuellement à environ 25 millions d’alevins déversés par an, dont 1 million seulement atteindront l’age adulte. L’espoir est d’atteindre une production de 50 ou 100 millions d’alevins par an.

Cette prise de conscience n’est pas sans rappeler celle de la France dans les années 80. A titre de comparaison, la production annuelle de caviar, issue de la pêche, atteignait 5 à 10 tonnes dans l’estuaire de la Gironde pendant les années 1920 à 1930. Suite à la sur pêche et à la dégradation du milieu le cheptel de sturio avait chuté à quelques 4000 individus. Pour préserver ce patrimoine génétique la pêche fut purement et simplement interdite par arrêté interministériel en date du 25 janvier 1982. Il était certainement grand temps à en croire la difficulté que rencontra le Cemagref pour trouver des géniteurs . En 25 ans seulement trois reproductions ont pu être réalisées (1981, 1985 et 1995). Ce n’est qu’en 1995 que pour la première fois des larves ont pu être élevées. Parmi les 23 000 larves obtenues, 9 000 furent marquées. 2 000 furent relâchées comme larves, 5 000 à un gramme environ, et 2 000 à six grammes dans la Garonne et la Dordogne. Environ 200 individus ont étés conservés à la station expérimentale de Saint-Seurin-sur-l’Isle, en Gironde, dans l’espoir qu’ils produisent à terme de nouveaux géniteurs, pour espérons le, sauver une espèce menacée.

PS : comme je le concluais dans cet article de 2005, à partir de géniteurs issus de la reproduction de 1995, les chercheurs du Cemagref ont donc réussi fin juin 2007 la première reproduction artificielle de l’esturgeon européen Acipenser sturio à partir de spécimens élevés en station: http://www.cemagref.fr/Informations/Act … /index.htm