Prolongeant la nuit, le soleil s’éternise dans une grasse matinée. L’eau du café fume, me rappelant celle du Keempish Kanal mi-décembre. Le cercle rouge, signal d’une vie pourtant déjà bien ralentie, a mille peines à monter sur l’horizon. Comme tous les jours depuis plusieurs semaines maintenant, il restera si bas que ses rayons ne caresseront que furtivement la terre. Les températures et l’activité des carpes s’en ressentent fortement à la baisse, décidant bon nombre de pêcheurs à raccrocher le fourreau. Pourtant, prendre une carpe en hiver reste un challenge abordable. Relevons le ensemble.
Etre de glace
Le premier écueil qu’il faudra surmonter, pour pouvoir se concentrer sur une pêche qui ne souffre plus que jamais l’à peu près, sera celui des températures. Lorsqu’elles passeront en dessous des dix degrés, frôleront le zéro ou deviendront carrément négatives, le froid risquera fort de vous saisir. Transis, vous ne penserez alors plus qu’à une chose, plier les gaules et au plus vite ! Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas dans un duvet –25° que je conseillerai d’investir en priorité, partant du principe qu’il faudra bien en sortir pour sonder, escher, retendre lorsqu’une brème aura décidé de se piquer, et ce forcément vers deux heures du matin. Personnellement j’ai fait le choix d’un duvet basique, dont la température de confort est donnée pour + 6° sans jamais avoir eu à m’en plaindre. Si de plus je vous disais que je ne le ferme même pas, y compris lorsqu’il gèle dans le parapluie, vous me répondriez comprendre pourquoi j’ai le citron givré ! Et oui, même en hiver j’ai un faible pour mon parapluie tente… Maso ? Pas vraiment. Pour aimer cette pêche il faut juste avoir un petit côté papa ours. Quel plaisir d’être, un 23 décembre ou un 2 janvier, sur un étang ou un lac qui s’abandonne à vous seul. Etre tout simplement. Alors tant mieux si le soir le gel m’habite, s’il faut changer d’oripeaux et se transformer en esquimau.
Un peu de tenue
Afin d’être bien au chaud je mise beaucoup, pour ne pas écrire tout, sur la tenue vestimentaire. Je vous épargne le string léopard suffisant pour y cacher l’oiseau réduit par l’hiver Jivaro, et l’indispensable T shirt Camou (à seulement 14 euros quatre vingt dix neuf) constituant la première couche, pour passer directement à la seconde, caleçon long polaire et sous pull assorti. Par dessus j’enfile un second pull polaire avant de terminer par une combinaison respirante (Gore-tex ou tout autre textile technique). L’achat d’une bonne combinaison associé à celui d’un duvet début de gamme, ne revient pas plus cher que l’inverse. En revanche cela vous évite l’inéluctable transpiration, cause principale de la sensation de froid et d’inconfort, y compris dans le duvet. L’été venu ou en demi-saison, vous vous passerez facilement de la combinaison et votre petit duvet sera amplement suffisant, à moins que vous ne préfériez faire l’inverse. A l’achat des vêtements, notamment de la combinaison, prévoyez assez large dans les tailles en pensant à ces différentes couches. Vous conserverez ainsi l’aisance suffisante tout en bénéficiant de la propriété isolante de l’air emprisonné entre les différentes épaisseurs. Enfin, investir dans une combinaison de qualité c’est logiquement investir à long terme or lorsqu’il vieillit, passant du brun au blanc, papa ours n’a pas forcément tendance à maigrir. Il ne reste plus alors qu’à protéger les trois parties du corps à tort trop souvent négligées : pieds, mains et tête, alouette.
Un chausseur sachant chausser
Pour les pieds, en contact direct avec le froid du sol, il n’y avait rien de tel qu’une bonne grosse paire de chaussettes en laine, à choisir au rayon chasse, jusqu’à l’apparition des chaussettes Gore-tex. Quant aux chaussures, après avoir été un fervent adepte de grosses bottes style après ski, j’ai finalement opté pour des chaussures de randonnée. En Gore-tex aussi, elles restent dans une gamme de prix tout à fait abordable, pour peu qu’on patiente jusqu’aux soldes de janvier, ce qui est aussi valable pour les autres articles d’hiver. Légères, chaudes, imperméables et confortables, elles évitent également la sudation, ce qui n’est pas le cas des bottes en général. Vous conserverez ainsi, comme l’archiduchesse, vos chaussettes sèches et archi-sèches. Une paire de gants, voire de fins sous-gants, un bonnet et une cagoule polaire complètent l’équipement. J’ai adopté la cagoule canadienne bien avant Michael Young. Elle me sert en fait de cache col, tandis que comme tous les bons élèves de ma région je coiffe le traditionnel bonnet du Poitou, sachant que c’est par la tête que nous perdons l’essentiel de notre chaleur corporelle. Pas de biwy, ni de winter skin ou autre extrême canapé, pas de chauffage et encore moins de télé… juste un parapluie tente, été comme hiver. Quoique au sujet du chauffage, il m’arrive, je l’avoue, d’allumer un cierge à St Pierre. Si au clair de la lune mon ami Pierrot fait souvent la sourde oreille pour m’accorder une touche, la chandelle permet au moins de gagner un degré ou deux dans la caverne de l’ours.
Qu’est-ce qu’on mange ?
Avant de passer à la technique pure, terminons en avec l’aspect logistique. Notre corps consomme pas mal de calories pour se maintenir à une température constante, aussi faut-il l’alimenter en conséquence. On pourrait penser que l’on boit moins en hivers. Il faut pourtant compter 2 litres d’eau par 24 heures de pêche afin de boire chaud le plus souvent possible, soit un quart de soupe soit un café. Pour ne pas en manquer et m’alléger je bois l’eau du lac. J’ai définitivement adopté la pompe filtrante de marque Catadyne et n’emporte plus de bouteille. Pour le repas du midi et du soir, j’essaie de prendre systématiquement un plat chaud, sous forme de barquettes à faire mijoter directement sur le réchaud. Ces préparations m’évitent de trimbaler au bord de l’eau d’autre batterie que mes cannes, et surtout la corvée de vaisselle. Les pâtes asiatiques sont aussi d’excellents plats de saison, peu encombrants, légers, pas chers, faciles à conserver et à préparer puisqu’il suffit de verser les nouilles dans de l’eau chaude. Pour cela rappelez-vous simplement que le gaz (ou plus généralement le mélange de gaz butane propane) se liquéfie un peu en deçà de –5°, donc que votre réchaud ne fonctionnera théoriquement plus à des températures inférieures. J’ai longtemps utilisé ce type de matériel, que je trouvais fort pratique et écologiquement propre, jusqu’à ce que je sois pris à défaut. Tentant parfois les carpes dans des régions moins clémentes, le réchaud Colman, carburant à l’essence C, reste à ce jour le seul instrument adapté. Nourri, blanchi logé, il ne nous reste plus qu’à penser pêche.
Pêcher en hiver et contre tout
Pancha, un ami espagnol qui pêchait beaucoup avant contre les moulins, me disait à juste titre que les carpes n’étaient pas des animaux comme nous, comme lui, à sang chaud. En clair cela signifie que la température de leur corps varie avec celle de l’eau. Elles sont donc à cette période dans un état métabolique ralenti, avec des besoins en nourriture faibles. Au pire cela nous donne une excuse supplémentaire avec celle du vent du Nord où rien ne mord et celle de l’eau trop mouillée, pour justifier les capots. C’est un peu moins vrai si vous pêchez en rivière. Les poissons doivent s’y nourrir de façon plus continuelle pour compenser l’énergie dépensée à lutter contre les courants, généralement plus forts qu’à la belle saison. En tout état de cause, si en hiver une carpe peut rester bouche close pendant plusieurs jours, il lui arrive aussi fort heureusement pour nous, de s’alimenter. Ces périodes sont courtes et il ne faudra pas s’attendre à des départs en série. La pêche en hiver c’est souvent binaire : 0 ou 1. Certains auteurs prétendent que les grosses carpes se nourrissent un peu plus que les autres, peut-être à cause de besoins métaboliques supérieurs, laissant espérer de lourdes captures. La loi des statistiques s’appliquant aux grandes séries (au-delà d’une trentaine d’échantillons je crois) je n’ai pas assez de 20 + à mon actif, en hiver je veux dire, pour valider ou amender cette théorie. Cela dit, y croire aide à garder le moral au beau fixe et ce n’est déjà pas si mal.
Carte d’or
En été ou en automne le poisson bouge beaucoup et par conséquent une bouillette, au pire mal placée, finira tôt ou tard par être trouvée. Plutôt tard que tôt d’ailleurs. Il en est tout autrement en hiver. Les poissons sont très souvent concentrés au même endroit et comme ils ne bougent que peu, il faut leur présenter l’appât sous le nez. La règle d’or s’applique donc plus que jamais: trouver où sont les carpes et pêcher dessus. « Où ? » Me direz-vous. Les postes productifs en automne le sont généralement encore en hiver : arbres morts immergés, fosses. A contrario il se peut que les bons postes soient ceux dits de printemps, c’est à dire d’une profondeur d’1,5m ou moins, tels les hauts-fonds, bordures de plateaux (juste avant le cassant), plages, pentes douces et rives ensoleillées aux heures les plus chaudes. Dans le doute, et le peu de touches vous y plongera forcément à moins de pratiquer sur un terrain de jeu parfaitement connu, l’idéal est de choisir un emplacement permettant d’exploiter des postes différents. Enfin si par chance vous apercevez une carpe marsouiner, n’hésitez surtout pas à lancer dessus. Si c’est un orque laissez tomber, l’eau est trop froide.
Bonhomme de neige
Pour leurrer ces poissons tatillons et engourdis, dans des eaux souvent très claires, il est conseillé d’affiner les montages. La première solution préconisée est de pêcher léger et sensible, c’est à dire de tenter un montage coulissant associé à un écureuil ou un swinger peu plombé, et de ferrer à la moindre touche. J’avoue que cela reste très théorique et pas très pratique, sauf peut-être au quiver-tip. D’autres auteurs recommandent d’allonger les bas de ligne (45 cm) ou encore de les raccourcir au maximum (15 à 10 cm), pour transformer la moindre touche timide en prise. Je penche totalement pour la seconde variante, associée quelle que soit la saison d’ailleurs, à un plomb lourd (160g) et un bas de ligne plutôt rigide ou combiné (tresse gainée). Je ressors parfois le fluorocarbone si les fonds sont propres, les eaux très claires et les poissons de taille moyenne. Ma plus grosse concession est de ranger les gros hameçons pour leur préférer des tailles plus petites, des fers plus fins donc plus légers et piquants, quitte à devoir les changer régulièrement. Coté bouillettes, certains préconisent d’utiliser de gros diamètres afin d’augmenter la surface d’échange donc de diffusion ou de proposer aux carpes en maraude une plus grosse bouchée. D’autres encore ne jurent que par les mini arguant le peu d’appétit des carpes. La logique se tient dans un cas comme dans l’autre, mais je ne crois pas que là soit l’essentiel puisque les deux extrêmes prennent du poisson. Il est hors de question que le doute, terrible guerrier, m’assaille pour une question de millimètre en plus ou en moins. J’ai donc choisi de rester dans des diamètres très classiques, de 14 à 20 mm, suivant mon humeur et celle des poissons blancs, de l’activité des écrevisses qui ne font pas toujours la trêve des confiseurs. A l’hameçon, c’est de saison, ce sont souvent des bonhommes de neige qui seront eschés. Les flottantes décollées de deux ou trois centimètres, boostées et voyantes prédisent les meilleurs augures. J’ajoute souvent un soluble de 2 ou 3 bouillettes coupées en deux ou un sac soluble de quelques bouillettes fraîches écrasées ou de farine.
Vanille ou fraise ?
Pour faire mouche les adeptes de St Pierre qui roulent, peuvent donc, que dis-je, doivent conserver leurs recettes fétiches. Raison de plus si les poissons les connaissent déjà. Croyant et pratiquant une eau connue proche de chez vous, il est parfaitement possible de continuer à amorcer les meilleures zones, en petite quantité et régulièrement. Lors de notre sortie en Flandres avec Fred, à l’occasion du 11eme meeting du VBK, nous avons pris à la mi-décembre 2003, une douzaine de carpes sur une petite journée. Pourtant nous n’avons pêché que de jour, à deux cannes chacun, dans une eau à 6°. Pour être tout à fait honnête, il faut dire que notre poste avait été pré amorcé, sur une zone de tenue (un arbre immergé en l’occurrence) par notre ami Patrick Bauwens, régional de l’étape… CQFD. Si à contrario il s’agit plus de leurrer les poissons que de les accoutumer, c’est le moment d’utiliser des artifices comme les arômes forts et puissants (indifféremment fruits, épices, fromage…) et/ou les huiles essentielles (poivre noir, ail, géranium…). Les dosages des bouillettes d’eschage peuvent être doublés voire complétés par un nappage. Les additifs sur base alcool, diacétine (scopex et crème d’érable) ou ester seront rapidement décelés en eau froide du fait de leur meilleure solubilité, mais à contrario resteront moins longtemps attractifs. Ce sera peut-être le petit plus qui décidera les poissons.
Pour conclure comptez plus sur votre propre motivation et sur une bonne localisation que sur l’esche miracle. Mal placée, aucune alchimie ne viendra à votre secours, à moins d’un cadeau du Père Noël… c’est tout le mal que je vous souhaite !
Super article comme d’habitude !!! Bravo Papa Ours !!! Captain Igloo a trouvé son maître.
Normal pour Cap’tain Igloo : j’ai une sardine* de plus que lui
*désigne dans le language populaire un galon
Très bel article mon Commandant
Je me rappelle d’une nuit froide lors d’un téléthon où tu étais sorti bien plus vite que moi du bivie sur un départ ….. Bien mieux entraîné que moi lol
@lain
Merci mon Adjudant… faudra qu’on se refasse une pêche un de ces 4
[...] ce que de nombreux articles ont parfaitement expliqué avant moi (par exemple dans cet excellent article d’Eric Deboutrois ). Je n’y reviendrai donc pas, chacun ayant bien conscience qu’on ne reste pas immobile par des [...]